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ARCHIVES & MUSEE DE LA LITTERATURE

Centre de recherche et de documentation littéraires et théâtrales de la Communauté française de Belgique

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Cohen – Spaak : une amitié inattendue



Aux AML les frontières ne s’arrêtent pas à celles de nos murs, ni même de la Belgique mais sont le reflet des échanges entre des écrivains ou des personnalités vivant dans différents pays mais que la langue et le hasard unit. Ainsi, qui connaît l’amitié qui lia Paul-Henri Spaak à Albert Cohen ?

Le 27 novembre 1946, Albert Cohen écrit à Paul-Henri Spaak la lettre que voici. 1946, c’est trois ans après la mort de sa mère dont le cœur ne résista pas à l’angoissant climat qui précéda les rafles du quartier du Vieux-Port à Marseille, c’est un an après la fin de la guerre qui vit bien des membres de sa famille périr dans les camps. C’est l’année où Marianne, sa deuxième femme, son « Ariane » (celle de Belle du seigneur), la femme qui a été le plus loin dans le rêve d’amour qu’il transpose jusqu’au cauchemar dans ce livre, décide de le quitter.

Comme on le lit dans cette lettre écrite depuis Londres où son travail l’amène, cette séparation déchire l’auteur. En 1947, leur divorce est prononcé. La fantasque Marianne, « être de poésie perdu en ce monde », selon Gérard Valbert, le biographe de l’auteur, finira par se suicider en 1973 à Egham en Angleterre.

En septembre 1945, Albert Cohen dédicaçait à Paul-Henri Spaak une version abrégée du Jour de mes dix ans – le jour où il découvrit l’antisémitisme à travers les insultes d’un camelot. Les premières lignes de ce texte sont identiques à celles de Ô vous frères humains : « Page blanche, ma consolation, mon amie intime lorsque je rentre du méchant dehors qui me tue chaque jour sans qu’ils s’en doutent, je veux te raconter et me raconter une histoire vraie de mon enfance. Toi, fidèle plume d’or que je veux qu’on enterre avec moi, dresse ici un fugace mémorial assez drôle… ». L’épisode du camelot de Jour de mes dix ans est également dépeint dans Le Livre de ma mère, véritable chant d’amour dépeignant les émotions sublimes qu’un fils ressent envers la première femme de sa vie.

Lorsqu’en 1948, on lui propose un poste d’ambassadeur pour l’Etat d’Israël, l’avis que Paul-Henri Spaak, alors Premier ministre, lui donne, ne reste pas lettre morte : « Il est beaucoup d’ambassadeurs possibles pour Israël, il n’est au monde qu’un écrivain, Albert Cohen ! »


Fiche technique

Lettre d’Albert Cohen à Paul-Henri Spaak, 27 novembre 1946, © Fondation Paul-Henri Spaak, conservée aux Archives et Musée de la Littérature, cote : ML 07288/0062-0063.


Qui est Albert Cohen ?

Albert Cohen (1895-1981) est né à Corfou, île grecque, mais a la nationalité ottomane jusqu’à sa naturalisation comme citoyen suisse en 1919. Nommé Albert Abraham, il opte pour le premier prénom mais laisse amplement résonner son héritage juif à travers ses écrits. En 1900, il arrive à Marseille où il partage les années lumineuses et terribles de l’enfance avec Marcel Pagnol. A l’école, les autres élèves appellent Albert le « roi Mystère ». Son goût de l’amplification, des secrets et des masques est déjà flagrant. Dans ses livres, il ne cessera avec un sens du comique empreint de férocité de dénoncer les vanités humaines. En 1914, il part étudier le droit en Suisse et, en 1926, entre au Bureau international du travail, secrétariat permanent de l'OIT (institution internationale créée au lendemain de la Première Guerre mondiale). Il termine sa carrière directeur de division à l’ONU. 1968 sera l’année de sa gloire, celle de la publication de Belle du seigneur qui reçut le Grand Prix de l’Académie française, un livre terrible et magnifique qui dévoile l’amour le plus passionné et son impossibilité à vivre le quotidien. Sa tombe est exactement située à la frontière franco-suisse.


(Avril 2008)



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