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ARCHIVES & MUSEE DE LA LITTERATURE

Centre de recherche et de documentation littéraires et théâtrales de la Communauté française de Belgique

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Une lettre de Paul Willems à Henry Bauchau



Publié en 1990, Oedipe sur la route est le premier roman du cycle thébain écrit par Henry Bauchau – les autres titres du cycle sont : La Reine en Amont, Diotime et les Lions, Antigone et L’Arbre fou. S’y déploie le chemin parcouru par Oedipe, de son départ de Thèbes jusqu’à son élévation à Colone, sur une route qui ne connaît pas de fin. Au gré des rencontres, des expériences du chant, de la sculpture et de la maladie, l’aveugle maudit approche d’une forme de réconciliation avec lui-même. A ses côtés, la fidèle Antigone traverse des épreuves qui feront d’elle une femme. Bauchau leur adjoint la figure de Clios, un voleur qui n’avait que la violence pour langage, un homme en révolte qui avait perdu tous les êtres qui lui étaient chers dans des guerres de clan. Il accompagne Oedipe et Antigone sur la route et connaîtra lui aussi une transformation bienheureuse.

Le parallélisme avec le vécu de la cure psychanalytique saute aux yeux. L’on sait que l’écrivain est lui-même psychanalyste. La Déchirure (1966), son premier roman, fait d’ailleurs écho à sa première psychanalyse, entreprise avec Blanche Reverchon Jouve, la femme du poète français Pierre Jean Jouve, associée dans ce roman à la figure mythique de la Sibylle.

Dans son cycle thébain, Bauchau réussit à métamorphoser à la fois cette pratique et le mythe grec, qu’il fait passer de la tragédie à la prose. Antigone (1997) lui permettra de trouver le public qu’il attendait depuis longtemps.

Au moment où cette lettre est rédigée, Paul Willems et Henry Bauchau ne se connaissent que de vue. Le ton de la lettre de Paul Willems et le tutoiement qu’il utilise montrent l’impact profond produit par le livre d’Henry Bauchau sur l’auteur des Miroirs d’Ostende. Si le texte ajouté dans la marge témoigne en outre de la fantaisie de l’inventeur du Théâtre de Verdure de Missembourg, Willems sait aussi aller droit aux spécificités d’un récit qui imposa le nom de Bauchau. « Rêve sacré » et « légende », n’était-ce pas le désir de l’écrivain, énoncé dès La Sourde Oreille : inventer la légende de son futur ?

***

Qui est Henry Bauchau ? Né à Malines en 1913, Henry Bauchau doit à la psychanalyse la libération de son talent d’écrivain. Il débute au théâtre avec Gengis Khan (1960), pièce où éclate le jeu violent des pulsions dans l’Histoire, et s’ouvre au roman en 1966 avec les accents profondément autobiographiques de La Déchirure. Avec Le Régiment noir (1972), il donne à son père une existence mythique qui permet aussi à l’écrivain de se réinventer. Oedipe sur la route (1990) et Antigone (Prix Rossel 1997) sont des récits où le Mythe et l’Histoire sont à la fois réhabilités et transcendés par des sujets d’une vibrante humanité ; l’oeuvre prend ainsi une ampleur nouvelle. Son fil rouge se trouve dans un inlassable travail poétique mené parallèlement (Géologie, 1958 ; L’Escalier bleu, 1964 ; La Dogana, 1967) et rassemblé en 1995 sous le titre éloquent Heureux les déliants. Depuis quelques années, ce sont ses journaux, régulièrement publiés, qui nous permettent de suivre « au grand angle » son travail d’écriture puisqu’ils reflètent la vie quotidienne d’un homme dont le grand âge est loin d’être celui de la retraite des idées.

Qui est Paul Willems ? Né à Edegem en 1912, fils de la romancière Marie Gevers, Paul Willems a grandi dans le domaine familial de Missembourg près d’Anvers où sa mère l’initie à une sensibilité cosmique et au français écrit à travers la lecture du Télémaque de Fénelon. Il commence par la prose de Tout est réel ici (1941), pratique le théâtre d’amateur dans son domaine enchanté (« Le Théâtre de Verdure ») et passe au théâtre professionnel à la demande de Claude Etienne, alors directeur du Rideau de Bruxelles, avec Le Bon Vin de monsieur Nuche (1949). Un profond « réalisme magique » imprègne ses pièces d’une poésie qui reste unique. Avec La Ville à Voile (1967), Les Miroirs d’Ostende (1974), Elle disait dormir pour mourir (1983) ou La Vita breve (1989), le ton devient plus tragique. Le théâtre de Willems met alors en scène la recherche sans espoir de personnages dont le rapport au réel est profondément affecté par les carences du langage. Longtemps directeur du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, fonction qu’il quitta en 1984, Paul Willems revient à la prose avec La Cathédrale de brume (1984) et Le Pays noyé (1990). Il décède en 1998.


(Juillet 2007)



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